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Navigation entre deux échouages

Croisière en Bretagne nord

Texte: Sandra Giampetruzzi
Année: 2012
Source: http://www.skippers.tv

La Bretagne nord, réputée pour subir les plus fortes marées, est aussi une des régions les plus difficiles et techniques du monde à naviguer. Les rochers sont partout, à fleur d’eau, à l’affût de la moindre coque si le marin n’y prend pas garde. Mais c’est aussi ce qui fait de cette région l’une des plus fascinantes. Pour l’étranger, qui ne vient que quelques semaines, il faudra connaître ses calculs de marées sur le bout des doigts, au risque de commettre une erreur fatale. Ici, ce sont les hauteurs d’eau qui dictent leur loi. Aux navigateurs de s’y plier et non l’inverse. Cela demande du respect. Cela demande de l’humilité. Cela demande du temps pour dompter cette mer changeante à l’infini. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Le Feeling 356, un dériveur intégral, posé dans le Sound à Chausey. © Sandra Giampetruzzi

Le Cruising Club Suisse lémanique, groupe régional actif dans l’enseignement du permis mer en Suisse, organise depuis quelques années une semaine de croisière d’échouages en Bretagne nord. Cap sur St-Quay-Portrieux, à l’ouest de la baie de St-Brieuc, point de départ de l’aventure. L’équipage, composé de six membres, prend possession du bateau qui les emmènera durant une semaine au gré des courants. Le voilier est un feeling 356, un dériveur intégral, ce qui permet de remonter sa quille. Une fois relevée au maximum, il ne lui reste pas plus de 65 centimètres, autant dire que les moindres recoins de la côte bretonne sont à sa portée. Une fois le ravitaillement effectué et le bateau passé en revue, il est temps de larguer les amarres.

Même les pêcheurs vivent au rythme des marées. © Sandra Giampetruzzi

De bancs de sable en bancs de sable

La première destination choisie est l’île de Bréhat à quelque 19 milles à l’ouest de
St-Quay-Portrieux. Il s’agit de ne pas traîner en route si nous voulons nous aventurer au plus proche des côtes avant que la mer ne se retire. Certaines fois, nous n’avons pas d’autres choix que de mettre le moteur en route pour ne pas rater notre rendez-vous avec la marée. Nous contournons l’île de Bréhat pour venir jeter l’ancre dans l’anse de La Corderie, qui sépare les deux parties de l’île. Et là, la magie opère. Après avoir repéré un fond plus ou moins sablonneux (c’est toujours la surprise de voir ce qui apparaît sous la coque), nous attendons que la mer s’en aille. La manœuvre prend de longues minutes, jusqu’à ce que le sable ait emprisonné le petit bout de quille qui reste. Si la mer est agitée, ses flots viennent frapper durement la coque et, à l’intérieur du bateau, les objets non arrimés commencent leur valse infernale. Heureusement, pour cette première expérience, les cieux ont été cléments. Par contre, au dernier sursaut des flots, le bateau a gîté d’un seul coup et impossible de le redresser. Nous sommes condamnés à vivre six heures avec quelques degrés de gîte. Pas de problème, nous mettons ce laps de temps à profit pour aller visiter les lieux. Au fil des heures, les embarcations font place aux promeneurs, aux chercheurs de palourdes et autres crustacés. Les enfants s’amusent entre les bateaux.

A sec, les bateaux devront patienter six heures pour retrouver leur élément. © Sandra Giampetruzzi

Longue de 3,5 kilomètres, l’île dont les côtes dentelées sont ourlées de granit rose vit sans voitures, ni camping. Le cœur de l’île et sa place de village résonnent de vie. En s’éloignant un peu, la nature reprend vite ses droits et une balade au cœur de ce paysage lunaire jusqu’au phare du Paon, au nord de l’île, en vaut le détour. Mais il ne faut pas s’attarder, si nous voulons regagner le bateau à pied plutôt qu’à la nage.

© Sandra Giampetruzzi

De Bréhat, nous hissons les voiles pour une longue traversée de nuit, 45 milles, jusqu’à l’île anglo-normande de Jersey. Pour nous accompagner, des milliers d’étoiles et la pleine lune. Nous nous sentons libres et seuls au monde. Après huit heures de navigation, la baie de St-Aubin nous accueille à bras ouverts. Nous nous abritons derrière le château construit sur un îlot isolé qui assèche dès la mi-marée. Nous attendons encore un peu que le sable se découvre, que les crabes se cachent, surpris par le retrait de la mer, et nous sautons par-dessus bord pour rejoindre le port à pied. La vision est hors du temps. Tous les bateaux sont bien solidement amarrés, mais leurs chaînes reposent lamentablement sur le sable. Nous nous promenons à hauteur de quille et non de coque. Le long du port, quelques pubs nous rappellent à la réalité, pas de doute, nous sommes bien sur sol anglais.

© Sandra Giampetruzzi

Chausey, l’indomptable

Deuxième navigation de nuit pour atteindre Chausey et ses nombreux méandres, au sud-est de Jersey (28 milles). Les dauphins nous souhaitent la bienvenue. Nous nous frayons un passage à travers le Sound pour nous aventurer le plus loin possible, là où la mer se retirera en premier, laissant apparaître l’estran et son paysage lunaire, inimaginable lorsque nous y passons à marée haute et que l’unique horizon est le bleu de la mer. Quel changement ! Des kilomètres de sable, de rochers polis par l’eau. Avant de s’aventurer dans ce dédale de pierres, il faut se fixer des points de repères, car se perdre au détour des rochers est vite arrivé. Une expérience hors du commun que de se dire que l’on marche sur le fond de la mer. Sans eau, le sable devient chaud, l’atmosphère se fait brûlante, aucun arbre, aucun coin d’ombre pour se rafraîchir, juste prendre patience et attendre que la mer se décide à revenir.

L’anse de la Corderie sur l’île de Bréhat à l’heure de la marée basse. © Sandra Giampetruzzi

La vie reprend ses droits

Nous retrouvons les côtes françaises dans l’anse de Rothéneuf, à l’ouest de St-Malo. L’anse est immense et se vide petit-à-petit de son eau. Les bateaux gîtent, sauf le nôtre car nous sommes devenus experts en la matière. Les enfants arrivent avec seaux et pelles. Des mariés bravent le sol sablonneux pour se faire prendre en photo au milieu des navires désarticulés. Notre bateau est planté dans le sable et des cavaliers et leur monture foulent cette plage éphémère à quelques mètres, une situation incongrue pour des marins. Le marin, lui, se sent bien seul sur son bateau privé d’eau. Perché sur le pont, il a beau scruter l’horizon, l’eau a bel et bien disparu. A ce moment précis, toutes les connaissances en navigation ne peuvent rien y faire. Il n’y a plus qu’à attendre que la nature fasse son œuvre. Lorsque la mer reprendra ses droits, notre bateau pourra mettre le cap au large et recommencer l’aventure à un autre endroit.

Dans la baie de St-Aubin sur l’île de Jersey, il est possible, à certaines heures, de rentrer au port à pied. © Sandra Giampetruzzi

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